Hier soir, j’ai visionné avec ma petite femme (et ma fille qui dormait, car rien ne l’intéresse ! Sous prétexte qu’on a seulement 1 mois de vie, on passe son temps à faire caca et à dormir, hein, non mais !) le dernier film de Martin Scorsese, Silence.
Ce film est l’adaptation d’un roman du japonais chrétien [note : moins de 2% de chrétiens au Japon, où la religion principale est le shintoïsme] Shūsaku Endō, livre écrit en 1966 et qui, en se basant sur des faits historiques, raconte l’épopée de deux jeunes prêtres catholiques en expédition dangereuse au Japon, au XVIIème siècle, époque au cours de laquelle les chrétiens étaient persécutés et torturés sur l’île. Leur mission principale est de retrouver le père Ferreira, dont on prétend de bouches en bouches qu’il a renié le Dieu chrétien pour épouser la spiritualité japonaise, et vivre dans le pays en tant que japonais, et plus en tant que blanc monothéiste.
Cette rumeur semble abracadabrante à ces deux prêtres pour qui Ferreira était un vrai mentor, et ils entreprennent le voyage pour faire leur propre compte rendu et laver l’honneur de ce vieil homme d’église.

 

 

Voilà pour l’intrigue.
Martin Scorsese est un grand réalisateur. J’essaie de regarder chacune des pièces de son oeuvre à leurs sorties. Mais il y a une nette baisse de qualité dans sa production, il me semble.
Scorsese a une carrière amusante. D’ordinaire, les jeunes cinéastes font d’abord des films dans l’ère du temps, commerciaux, assez mainstream dans la forme, avant de se « lâcher » et de proposer des opus qui correspondent davantage à leur nature artistique profonde. Quand ils ont été validé par des succès publiques et tout le gratin à Hollywood, ils se permettent des oeuvres un peu plus audacieuses et des expérimentations.
Scorsese a fait le contraire.
Il a percé et construit sa légende avec des films incongrus, iconoclastes et qui souvent, mettaient mal à l’aise. Mean Streets, Taxi Driver, ou Raging Bull (avec le pari du noir et blanc, le vintage n’était pas du tout à la mode à l’époque), par exemple.
Puis, il a réalisé des films plus passe-partout, dans leur forme comme dans leur intrigue (des polars, des films de mafia, des fresques historiques) mais en y introduisant un réalisme en terme de violence qui n’avait jamais été proposé dans ce genre de production auparavant, et qui en faisait des pièces de cinéma tout à fait inédite. On pourrait citer à ce titre les inoubliables Affranchis, ou bien Casino, ou encore son remake des Nerfs à vif, souvent mésestimé.
Enfin, depuis le début des années 2000, Scorsese a décidé de se lancer dans la course aux Oscars en proposant des oeuvres certes toujours très bien réalisées (« belles images, belles musiques » comme disaient les inconnus dans un sketch fameux) mais beaucoup plus convenues sur le plan scénaristique.

 

C’est comme si Scorsese, aigri par son statut de cinéaste culte chez les jeunes rebelles, et qu’Hollywood n’avait pas encore complètement validé, avait voulu se transformer en un gendre idéal en arrivant à un certain âge. Il s’est déguisé en Ron Howard extrêmement tiède, en un Spielberg de rechange, bref, un réal capable de faire péter les chiffres du box-office, et d’obtenir des statuettes au moment des précieuses cérémonies de fin d’année. Un virage qui personnellement m’a assez déçu.
Ce lissage de carrière a donné Aviator, Hugo Cabret ou encore Shutter Island (thriller efficace, mais dans lequel on ne sent pas spécialement la patte d’un maestro).
Des films intéressants et agréables à regarder, mais sans reliefs et sans réelle épaisseur intellectuelle.

 

 

Silence est une oeuvre plus personnelle, qui parle, du moins en apparence, de foi et de spiritualité.
Je n’aime pas trop psychologiser la carrière des artistes, mais il est bon de rappeler que Scorsese avait songé à devenir prêtre avant d’embrasser la carrière de cinéaste.
Le religion catholique tient une place considérable dans la vie et dans la tête de Martin Scorsese.
Silence est donc un sujet sensible à traiter pour lui, puisqu’il met en scène [la suite de mon article REVELE des pans entiers du film, à ne pas lire avant la séance] l’apostasie de nombreux prêtres partis prêcher la bonne parole en Asie, et ne supportant pas l’Inquisition et les souffrances infligées par les japonais refusant de se convertir au christianisme.

 

Ce qui m’intéresse dans le cadre d’une critique ciné sur Suavelos, c’est le fond moins que la forme, mais précisons d’emblée que le film est vraiment somptueux esthétiquement. Le décor sauvage et forestier du japon médiéval est vraiment magnifié par la caméra de Martin. Les acteurs sont convaincants, les américains comme les asiatiques choisis pour jouer les japonais.
Certains plans dans la brume, entre chiens et loups, sont par ailleurs mémorables. La scène de crucifixion devant une mer déchaînée est originale et marquante. On oublie ses ennuis et sa propre vie pendant 2h30 pour se concentrer sur le film, l’immersion dans le passé étant très réussie. Le rythme est inhabituellement long pour un film de Scorsese, qui nous a plutôt proposé en général, un cinéma énervé et truculent. Voir A tombeaux ouverts pour s’en convaincre, After Hours, ou bien les Affranchis, encore une fois.
Ici, c’est comme s’il s’était adapté au rythme japonais, à sa langueur, à son aridité angoissante.
La mise en scène est très classique, plan large pour les grands espaces, champs/contre-champs pour les dialogues, on dirait que Silence a été filmé par John Ford, et les mouvements de caméra sont discrets et assez communs.

C’est calme comme l’eau d’un lac mort.

Même les scènes de tortures ont ce côté « dilettante » et contemplatif qui les rend pour ainsi dire soutenables.

 

 

Mais l’intérêt du film est avant tout idéologique.
A mon sens, la question que pose le film est plus politique que spirituelle. Cette question est la suivante :
Est-ce que la culture d’un peuple peut et doit devenir celle d’un autre peuple, si l’on considère que cette première culture est vectrice de Beau, de Bien, et de Vrai ?
Autrement dit, si le message du Christ est universel, doit-il être prêché partout, ou y’a-t-il des peuples qui lui seront toujours (et à raison?) réfractaires ?

 

J’avais parlé de Silence avec un très bon ami qui me disait qu’à ses yeux, ce long-métrage n’était qu’un triste bilan d’une totale déliquescence de la volonté chez les européens. Eux qui ont d’abord dominé le monde avec la froideur du conquérant, avant de se laisser attendrir par les peuples conquis.
L’argument de mon ami était qu’au début du film, on voit des chrétiens se laisser torturer et tuer sans renier leur foi, en prenant sur eux en silence, alors que quelques décennies plus tard, leurs successeurs ne résistent plus à l’épreuve de la douleur.
En première lecture, on pourrait évidemment penser que le message est bien celui-là, et que Scorsese a cherché à montrer par-là la mollesse psychologique des européens modernes, en comparaison avec la résolution virile et intransigeante du peuple nippon.

 

Mais je crois que c’est une lecture assez simpliste des choses.
D’abord, de tous temps, il y a eu des martyrs qui ont réussi à supporter des douleurs innommables sans « craquer », quand d’autres étaient prêts et sont prêts aujourd’hui encore à avouer n’importe quoi, pourvu qu’on leur épargne en échange, des supplices que leur corps et leur cerveau ne seraient capable de supporter.
J’ignore si cela fait de moi un athée ou un centriste, mais je ne crois pas que des aveux ou une abjuration obtenus sous la torture aient une quelconque valeur. De vous à moi, si un type me mettait des bâtons de bambou sous les ongles ou me brûlait les jambes avec du plomb fondu, il serait probablement capable de me faire abjurer mon nationalisme. Je n’en penserais pas un mot, mais je lâcherais sans doute le morceau par pure faiblesse physique. Parce que tout le monde craque à un moment ou à un autre. Et les exceptions sont rares dans ce domaine. Souvent, les suppliciés meurent avant les faux aveux parce que leurs tortionnaires sont allés trop loin dans la cruauté. Et qui sait si un tel ou un tel n’aurait pas parlé si son coeur avait supporté les coups quelques heures de plus…
Le film ne m’a pas donné l’impression que les prêtres qui sont allés évangéliser le Japon et qui ont échoué à le faire, étaient des faibles. On les voit lutter en eux-mêmes pour rester ce qu’ils sont et ne pas salir le Christ à la seule fin de sauver leur vie, et d’ailleurs l’un d’eux meure noyé sans avoir rejeté sa foi.
Quant à l’autre, le personnage principal, joué par l’acteur à la drôle de tête Andrew Garfield, il finit par mettre le pied sur une image de Jésus (c’est ainsi que les japonais faisaient « commettre » aux chrétiens leur apostasie), mais il le fait moins pour sauver sa propre vie que celles de pauvres japonais convertis au christianisme, et auxquels les inquisiteurs font subir une torture épouvantable.
Autrement dit, le jeune prêtre abjure sa religion pour sauver la vie… de quatre de ses coreligionnaires.

 

 

Pour moi, le film pose surtout deux questions passionnantes.

 

La première est celle du sens et de la réelle vertu du processus d’évangélisation enclenché hors de l’Europe. Non seulement il pose cette question, mais je crois aussi qu’il y répond.
A travers le personnage de Ferreira (Liam Neeson, le papa en or de Taken, rappelez-vous de la scène du kidnapping au téléphone « écoute-moi chérie, ils vont t’enlever »… cette merde est mythique^^), qui réapparaît à la fin pour convaincre le jeune prêtre Rodrigues de se plier aux exigences des japonais, Scorsese ou l’auteur du roman,-je ne sais pas à quel point le livre est respecté, je ne l’ai pas lu-, explique que les différences de vision de la vie et du divin entre les peuples sont insurmontables.

On ne peut pas comprendre l’Autre à fond. Jamais. On peut l’analyser subjectivement, mais pas épouser avec précision toutes les nuances de ses postulats spirituels. La nature réelle de nos différences est absolument incommunicable.
L’ex-père Ferreira montre dans une scène le Soleil au jeune prêtre et lui dit « tu vois, ça, c’est le Dieu des japonais : la Nature. Ils n’en ont pas d’autres« , et lui explique avec son expérience de décennie d’emprisonnement sur l’île que même lorsque les japonais semblent se convertir au christianisme, ils le font en conservant leur paradigme déiste d’une vie qui se suffit à elle-même. Où Dieu est le cosmos incarné, pas un esprit hors de ce monde et qui l’aurait créé. L’idée abstraite d’un univers d’anges et de saints autre que l’univers tangible qui nous entoure, et auquel on accéderait par la mort, leur est presque entièrement étrangère. Quelques villageois esseulés en ont compris le principe mais la majorité des japonais y est totalement insensible.
Et c’est lorsque Ferreira a compris que le christianisme ne pourrait faire souche au Japon qu’il a pris conscience de la vanité des prétentions universalistes de notre religion. Il serait faux de conclure que Ferreira et le jeune prêtre ne sont plus chrétiens dès lors qu’ils ont renié oralement (ou en le foulant au pied) Jésus pour sauver leur peau ou celle d’autres chrétiens japonais. D’ailleurs la scène finale paraît signifier que le personnage de Garfield est resté croyant et catholique jusqu’au bout (la croix dans ses mains quand son corps est incinéré).
Mais ils arrivent à vivre avec une conscience relativement tranquille en tant qu’otage apostat, parce qu’ils ont fini par comprendre que ce qui était le Vrai pour les européens de l’époque pouvait ne pas l’être pour les japonais. Et pourrait… ne l’être jamais !
Et qu’aucune prêche ni aucune violente oppression ne serait suffisante pour changer le logiciel de pensées d’un peuple en son entier.

 

La deuxième interrogation suscitée par Silence est le paradoxe de la peur de la mort.
Là, en revanche, la question reste en suspens jusqu’au bout.
Il y a une scène qui gène le spectateur où Garfield est pris de panique à l’idée d’être bientôt exécuté, alors que des convertis japonais, chrétiens depuis peu pourtant, paraissent dominer leurs craintes bien mieux que lui en songeant à leur vie dans l’au-delà.
Le paradoxe mis ici en lumière est le suivant : pourquoi craindre la mort et s’accrocher avec véhémence à la vie, si une vie meilleure nous attend au paradis ?
On voit souvent les personnages de prêtres en tourments dans le film, et se poser en leur for intérieur cette terrible question sans lui trouver une réponse claire.
Le paradis existe-t-il vraiment ? Y’a-t-il une vie après la vie ? Même les plus fervents croyants s’interrogent à ce sujet. Il y a une tragédie absolue qui est celle de ne pas pouvoir le déterminer avec certitude.
La foi est constamment mise à l’épreuve par le fait qu’il est scientifiquement et rationnellement impossible de prouver ou d’invalider l’immortalité de l’âme, ou encore, l’existence d’un monde céleste.
En regardant le film, on a l’impression que le Scorsese vieillissant (73 ans) a matérialisé en l’espèce ses propres doutes. Le résultat est déstabilisant mais respire la sincérité et l’intelligence.

 

 

En conclusion, loin du côté frontalement anti-chrétiens qu’on pouvait deviner à la vision des Fantômes de Goya de Milos Forman (que Ryssen a bien mis en lumière dans son documentaire Satan à Hollywood) ou même du film de Scorsese en personne, la dernière tentation du Christ (qui met en scène un Jésus doutant de sa propre divinité, ce qui peut agacer quand on est authentiquement catholique), je dirais que le propos de Silence est involontairement et avant tout pro-nationalisme.
L’exemple du Japon tend à montrer que les cultures/croyances d’un peuple millénaire survivent toujours aux assauts des idéologies universalistes extérieures. Autrement dit, les traditions et les visions du monde enracinées sont en pratique plus fortes que tout. Et le nationalisme entendu comme communauté de sang et d’esprit, est bien la plus persévérante des « foi » dans le coeur des hommes.
Ce n’est pas le christianisme en lui-même qui est remis en cause avec Silence mais la légitimité d’un système idéologique étranger transposé dans un pays déjà régis par d’autres codes moraux et religieux.
Je suis en accord avec cette forme d’humilité là.
Scorsese, pourtant catholique, dit avec ce film « oui, nous, chrétiens, n’avons pas notre place partout ».

 

C’est intéressant, parce que c’est aussi vrai dans l’autre sens.
Le bouddhisme ne « prendrait » pas en Europe. Ni l’hindouisme. Pas plus que l’animisme africain.
Comme l’islam a l’époque des grandes invasions (au moyen-âge et… maintenant ?) n’a pas su faire souche non plus chez nous, ni en Espagne, ni en Italie.
Comme la foi orthodoxe à l’est de l’Europe n’a jamais été détruite par l’utopie communiste qui souhaitait faire table rase du passé pour établir sa suprématie. Les roumains et les baltes se sont réveillés à la chute de l’URSS et de Ceausescu plus croyants que jamais.
Le nationalisme est le garant des caractéristiques psychiques et philosophiques d’un groupe ethnique donné. Bref… de son âme ! En tous points du globe, il doit être encouragé et soutenu pour échapper à l’uniformisation des esprits qui marquerait, si elle aboutit complètement, la fin de l’Histoire.
C’est ce qu’on appelle depuis longtemps dans les milieux conspirationnistes (qui n’ont pas toujours tort) le Nouvel Ordre Mondial, ordre exactement contraire à l’idée de diversité et d’indépendance des peuples qui nous est si chère ; un ordre par le chaos qui est l’ennemi juré des nationalistes de tout horizon.

 

Pour finir sur une note plus concrète, sur une échelle de 1 à 10, je donnerais 7 à ce film, dont je conseille sans retenue le visionnage.

 

Daniel Conversano

 

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