Vous vous souvenez d’Eminem ? Dans les années 2000, il était au sommet du cool. Adolescent, j’avais adoré The Eminem Show et 8 Mile. Le flow, le personnage, le côté gangsta et en même temps blanc me fascinait. Quand les innombrables noirs américains renvoyaient une image clairement antagoniste et que les chanteurs français sentaient la vanille (comme dirait Booba), un Eminem accrochait par son flow dès les premières mesures. Et quand plus tard on comprenait les paroles, c’était encore plus cool.

Dans plusieurs clips, Eminem apparaissait interné dans un hôpital psychiatrique. Dans The Eminem Show on le voyait tirer sur son public à l’arme à feu. Ça n’était pas tout à fait du gangsta-rap, mais c’en était quand même un peu, et à l’époque, c’était cool.

À l’époque j’avais déjà des intuitions extra-gauchistes. Je savais, tant d’expérience de la rue que par instinct, que l’antiracisme officiel, le misérabilisme, la diabolisation de grands méchants nazis responsables de tous les malheurs de 39-45 et bien plus encore sentaient le mensonge institutionnel. Malgré cela, j’aimais au moins certains rappeurs, certaines chansons de rap. J’écoutais « La France » de Sniper en me bouchant les oreilles sur les passages antiblancs et en appréciant le reste. Depuis, ce goût du rap à dose toute homéopathique ne m’a nullement empêché d’avancer hors de la matrice. Et je ne suis pas le seul dans ce cas.

Pour autant, tout le monde ne quitte pas aussi facilement l’univers du rap. A fortiori ceux qui y ont réussi socialement comme Eminem.

À 40 ans, Slim Shady est toujours dans le « game ». Il est resté le même. Plus exactement, il copie ce qu’il était et qui a toujours fait son succès. Aujourd’hui il ressemble à un disque rayé. Histoire de rester dans le vent, il a fait un freestyle anti-Trump au mois d’octobre :

En 2005, avec une grosse instru derrière, ç’aurait pu être cool. En 2017, venant d’un type de 40 ans qui copie l’accent, les mouvements de danse, les gimmicks de ce qu’il faisait à 20 ans, c’est juste pathétique. Le « ah, j’ai oublié le début… ça y est je me souviens » du début apparaît particulièrement ridicule de fausse spontanéité.

Regardez le producteur aussi : Black Entertainment Television (BET), une chaîne TV faite spécialement pour un public noir, vu qu’eux ont le droit à un territoire et à une identité à eux. Alors que « Bunny Rabbit » montrait le génie blanc florissant même dans un milieu de noirs violents et crasseux, alors qu’aujourd’hui un Wojtek atomise du boucaque à la pelle, le Eminem de 2017 n’est qu’un énième blanc compromis, subordonné à une identité et à une culture qui ne sont pas les siennes. Gros bling-bling, parking, mouvements de danse, acolytes noirs, tout converge vers un Eminem chargé d’une identité de noir pour qui être une merde délinquante est super cool.

Auparavant au sommet de la hype, aujourd’hui sans identité, car trop occupé à suivre – son personnage des années 2000, les codes de gangsta afros, l’antitrumpisme obligatoire – Eminem donne à son corps défendant la même leçon qu’un Soral ou un Hervé Ryssen : quand on renonce à ce qu’on est, on finit mal. Certes, on peut vivre dans le luxe, faire des vues. Mais on est aussi dans le faux-semblant, dans les comptes à rendre, les gages à donner, dans le ridicule ou le pathétique, simplement pour rester cohérent.

Eminem aurait pu se réinventer. Il ne l’a pas fait.

Le 21 novembre, el famoso Slim Shady a pleurniché à la radio comme quoi Trump n’avait pas répondu à son freestyle d’octobre. « Je suis très en colère… j’ai l’impression que Trump ne fait pas attention à moi, j’attendais qu’il dise quelque chose [après mon freestyle], mais pour je ne sais quelle raison il n’a rien répondu. » Eh bien, c’est peut-être que le président des États-Unis a mieux à faire que d’engager un duel médiatique avec un rappeur ?

Du haut de ses 40 ans, Eminem agit comme un enfant qui aurait fait un caprice exprès pour avoir un peu d’attention de la part de son père et qui s’étonnerait de n’avoir pas été puni. Comme beaucoup d’autres chanteurs, rappeurs, acteurs et ainsi de suite, celui qui aurait pu devenir une fleur dans le désert n’est qu’une énième célébrité immature et narcissique, quelqu’un qui a vite et mal vieilli.

Coincé dans son personnage d’adulescent whigger, il prouve par l’exemple qu’avoir été cool, avoir produit, être vieux et avoir du talent ne garantissent absolument rien : quand on finit par un compromis pour maintenir un illusoire statut social, on tombe. Eminem fait toujours des vues et gagne toujours des millions. Mais ce qui a été chez lui une expression profonde a laissé place à une ombre – à un auto-plagiat sans intérêt.

Pour terminer, un commentaire intelligent sur la portée métapolitique et antiblanche de la vague gangsta-rap :

« Je n’en parle pas beaucoup, mais pendant une courte période de ma vie, je suis tombé là-dedans. Dieu merci j’en suis très vite sorti et me suis remis à écouter Slayer. Au début des années 90, encore enfant, j’ai vu commencer toute l’offensive. MTV présentait les Noirs comme plus virils, plus malins, plus intègres, les montrait avec des belles femmes, alors que les Blancs étaient montrés comme des geeks ennuyeux écoutant un rock alternatif ringard. À côté, à l’école, on nous lavait le cerveau en nous disant que nos ancêtres étaient des oppresseurs et des salauds. Du coup, on avait ce mélange de peur et de culpabilité, qui allait de pair avec une certaine admiration pour les Noirs. Eux le savaient très bien et nous exploitaient systématiquement. Ils nous demandaient constamment des cigarettes, de l’argent…«