Source : Le Temps

Énarque, chirurgien et provocateur (assumé), Laurent Alexandre est l’un des conférenciers les plus demandés de France. Brillant orateur, il brosse un portrait vertigineux de la société de demain. Une utopie/dystopie faite réalité, où les camionneurs n’auront plus qu’à manger du beurre de cacao sous perfusion financière alors que, depuis leurs Venises numériques et autonomes, une nouvelle aristocratie d’Homo deus, boostée aux manipulations chromosomiques, rivalisera de prouesses intellectuelles.

A moins bien sûr que les cerveaux de silicium ne prennent le pouvoir entre-temps ou que les GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon) ne nous condamnent définitivement, tout Européens que nous sommes, dans notre statut de «colonisés numériques». Le cofondateur du site web Doctissimo était de passage à Genève pour une conférence organisée par la Banque Cantonale de Genève dans le cadre de son cycle «L’essentiel de la finance».
Entretien.

Le Temps : Vous soulignez fréquemment que l’Europe devient une colonie numérique…

Laurent Alexandre: Qu’elle «est» une colonie numérique! C’est acté. Des GAFA, il y en a beaucoup en Europe? Ça [en montrant l’iPhone de votre serviteur, ndlr] et Android, ça vient tout droit de Californie ! L’Europe est inexistante en matière d’intelligence artificielle (IA). Nous sommes des crapauds numériques. Et il n’est pas sûr que l’Europe puisse se réveiller. L’Europe est une grande Suisse, qui a abdiqué toute volonté de puissance.

Les GAFA ne sont pas assimilables à des Etats ou à des communautés supranationales.

Deux choses: les GAFA sont-ils des puissances géopolitiques? La réponse est «pas encore». Il y aura une bataille entre les Etats et les GAFA, qui jouent déjà un rôle prépondérant dans la formation de l’opinion. Les GAFA peuvent-ils faire s’effondrer l’industrie automobile européenne? La réponse est oui.

Vous demandez un «New Deal» européen ?

Il faut que l’Europe cesse d’être masochiste. Elle ne veut plus peser sur le destin du monde. Elle veut son Etat-providence, pas trop de concurrence. Il faut mettre plus d’argent dans l’éducation. Le modèle, c’est l’EPFL, mais il faudrait des EPFL dix fois plus grands. Avec dix fois plus de fonds. Harvard, c’est 45 milliards de dollars de dotations. Hormis quelques autres enclaves où on fait de la science (Oxford, Cambridge, la Bavière), l’Europe sort de l’histoire technologique. Elle a perdu les télécoms: Alcatel et Nokia sont subclaquants, alors que ce dernier représentait 55% du marché il y a tout juste dix ans. Et on voit bien que l’Europe n’est pas à la pointe en matière de voitures autonomes… L’industrie automobile peut s’effondrer en quinze ans.

Sur le plan économique, vous êtes un souverainiste, dans le fond…

Je ne crois pas au protectionnisme. Mais il faut mettre plus de fonds dans les universités, il faut permettre aux entreprises d’augmenter leurs fonds propres pour faire plus de recherche. Il faut une politique de recherche et développement coordonnée à l’échelon européen. Il faut mettre en place des lois intelligentes: le GDPR [règlement européen sur la protection des données, applicable dès 2018] ne l’est pas. Il va creuser le fossé en ne freinant que les entreprises européennes. Les Etats-Unis ne réguleront pas les GAFA, pour des raisons militaires et géopolitiques. Il y a une crainte que la régulation de l’IA les affaiblisse et contribue à augmenter la puissance géopolitique de la Chine et de ses BATX [Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi].

En quoi l’intelligence artificielle va-t-elle créer un «tsunami technologique» ?

Elle nous permettra de maîtriser des technologies qui vont changer l’homme. Il n’y a pas de manipulation génétique sans intelligence artificielle. Comprendre ce qu’il faut changer dans notre ADN pour modifier certaines de nos caractéristiques suppose beaucoup d’intelligence artificielle parce que nos chromosomes sont très compliqués. D’autres parts, avec l’IA, on aura pour la première fois depuis l’homme de Neandertal un concurrent à notre espèce sur Terre : les cerveaux de silicium. Cela nous poussera à augmenter nos capacités intellectuelles. Il y a déjà plusieurs sociétés qui travaillent sur des microprocesseurs pour nos cerveaux afin de nous rendre compétitifs face à l’IA. C’est le cas de Neuralink, une société d’Elon Musk.

On reste quand même dans le domaine de la science-fiction. La réalité, c’est que les gens continuent à mourir du cancer.

Dans la Silicon Valley, on n’est pas dans le domaine de la science-fiction mais dans celui des «business plans». Elon Musk, parfois avec du retard, a réalisé jusqu’à présent tout ce qu’il promettait. Ses fusées réatterrissent, ses voitures sont presque autonomes, les premiers essais de ses trains supersoniques ont commencé. Bien sûr, il reste encore beaucoup de choses à faire, et penser à l’homme augmenté alors qu’un enfant meurt du paludisme toutes les cinq minutes,, et que 45% des adultes cancéreux meurent encore de leur cancer en Europe, c’est vrai, c’est choquant. Et, en tant que médecin, j’aurais tendance à penser qu’il faut d’abord réparer l’homme avant de l’augmenter.

Quelles sont les grandes implications économiques de ce nouvel homme augmenté?

Le bouleversement principal est politique. Dans une société de la connaissance, ceux qui ont une intelligence conceptuelle ont un avantage immense. Ce n’est pas politiquement correct mais si on sait manipuler les notions abstraites, on aura plus de pouvoir dans la société du Big Data. On le voit à l’explosion des écarts de rémunération. Aux Etats-Unis, les meilleurs spécialistes de l’IA gagnent 20 millions de dollars par an [avant de quitter Google, le spécialiste des voitures autonomes Anthony Levandowski a par exemple touché 120 millions de dollars]. On n’avait jamais vu de tels écarts de rémunération entre salariés. A l’ère de l’IA, des écarts de 1 à 1000 deviennent banals.

La société de demain sera donc celle des ingénieurs informatiques ?

Non, celle des gens qui sont capables de comprendre ces technologies complexes. Comme dans Metropolis, on aboutira à une aristocratie de l’intelligence qui tirera les ficelles. C’est un système cauchemardesque auquel nos démocraties ne peuvent pas survivre. Mon sentiment, c’est que, dans quelques décennies, on arrivera à de tels écarts que la société acceptera la solution d’Elon Musk…

Ce ne sera plus le capital qui déterminera les écarts mais le quotient intellectuel (QI) ?

La course au QI sera inarrêtable. Une fois qu’on a 220 de QI, pourquoi n’aurait-on pas 250? Il faudra rapidement réfléchir aux limites de cette course à la neuro-augmentation.

Entre-temps, qu’est-ce qu’on fait de tous ceux qui ne sont pas «complémentaires» à l’IA ?

On a un problème douloureux (et qui n’est pas politiquement correct) : l’éducation est une technologie qui ne marche pas très bien avec les gens pas très intelligents. Même en y mettant beaucoup de moyens. Il y a un déterminisme neurologique et biologique chez les gens pas très doués. Personne n’a trouvé la solution : plus on a un QI élevé, plus on apprend vite. Il faut moderniser l’école pour permettre à tout le monde de s’intégrer pleinement dans la société de la connaissance. L’IA arrive, les robots évolués aussi. On a vingt ans pour se préparer.

Se préparer à quoi?

Tous les gens qui ne sont pas concurrencés par l’IA pure – parce qu’ils exercent des professions manuelles dans les services (serveurs, nettoyeurs ou employés du back-office d’une banque) – se feront remplacer par la nouvelle génération de robots, qui sera dotée d’un sens tactile fin, d’IA et qui bossera 168 heures par semaine en se rechargeant par le sol. Heureusement, la robotique coûte encore cher [entre 1 et 2 millions de dollars l’unité pour les robots de Boston Dynamics]. Il y a toutefois un robot qui ne coûte pas cher : celui des bus autonomes [entre 10 000 et 100 000 dollars le logiciel, selon les estimations].

Avec tous les problèmes de reconversion des camionneurs à venir…

Ils sont trois millions aux Etats-Unis, font en moyenne 130 kilos, n’ont pas lu un livre depuis qu’ils ont 14 ans, ont 90 de QI, avec un cerveau abîmé par l’obésité (car l’obésité abîme beaucoup le cerveau). Que va-t-on en faire? Il y a trois réponses : on ne fait rien, on les met au revenu universel de base – donc on les laisse chez eux à bouffer du beurre de cacao en regardant des vidéos Snapchat jusqu’à la fin des temps – ou on leur met des microprocesseurs dans le cerveau. C’est la solution d’Elon Musk.

Et c’est aussi la vôtre ?

Vu l’état de nos connaissances sur les technologies éducatives, ça va être tentant. Le tabou du QI va devoir tomber, ou tout cela va mal se terminer. Le QI minimum pour être compétitif face à l’IA, et donc avoir du travail, va augmenter de 5 à 10 points par décennie dès 2030. Mais la concurrence ne concerne pas que les gens moyennement doués. La différence, c’est que les gens à forte capacité cognitive pourront se reconvertir. Ils ont un cerveau plastique et chercheront la complémentarité avec l’IA. Le problème de l’humanité n’est pas qu’elle va disparaître, mais qu’elle devra aller là où l’IA n’est pas.

Source : Le Temps