Alors que la France s’engonce dans la torpeur estivale sous fond de scandale d’État – et avec un ralentissement désormais indéniable de la croissance-, la révolution trumpienne se poursuit dans le domaine économique ; si la partie immergée de l’iceberg du bilan de Trump avant les élections de mid term est cette annonce bravache sur une croissance à 4% (en réalité, il s’agit d’une tendance annuelle sur la base d’un trimestre, et la croissance pour 2018 devrait plutôt atterrir vers 3.1%), les dernières négociations internationales économiques menées par Trump et son équipe paraissent enfin révéler les vrais desseins de son administration en la matière. Trump est indéniablement aidée par une conjoncture porteuse, dont ses détracteurs rappellent qu’il a largement hérité (avec une croissance sur les dix-huit premiers mois du mandat de 2,9%, soit mieux que Bush et Obama mais rien d’exceptionnel par rapport aux mandats de Clinton et Reagan en périodes de reprise): mais au cours des derniers mois, ses premières mesures sont vraiment entrées en application (notamment les dérégulations et le plan fiscal) et ont indéniablement lâché la bride sur le cou des esprits animaux des entrepreneurs, pour reprendre une imagerie schumpetérienne.

Au-delà, c’est dans le domaine du commerce international que son équipe est allée chercher des leviers de croissance. Mais alors que d’aucuns avaient présenté cette équipe (le conseiller Navarro, Wilbur Ross, Kudlow) comme de primaires protectionnistes, leur pratique paraît plus complexe et subtile. Nous avons, jours après jours, de plus en plus à faire à une équipe de mercantilistes pragmatiques. Le mercantilisme est une doctrine économique qui considère que la richesse des nations provient d’un commerce extérieur convenablement organisé pour défendre la Nation et dégager des excédents. Pour Daniel Villey, «la doctrine mercantiliste exalte le développement des marchés, des marchands et du commerce». Cette doctrine est inséparable de l’avènement des États Nations. Jean Bodin, dans les Six Livres de La République, associe la théorie de la souveraineté de l’État au mercantilisme.

En aucune matière Trump ne cherche un repli protectionniste ni même l’isolationnisme de certains de ses prédécesseurs.

Force est de constater que la tache de dégager des excédents commerciaux pour les États-Unis serait herculéenne, alors même que le déficit avec la Chine est de 300 milliards de dollars et que celui avec l’Europe est de 150 milliards, reflets du gigantesque marché domestique américain. Les desseins de Trump sont tout autres et sa version moderne du mercantilisme est avant tout un levier de croissance et une politique assumée de défense des intérêts de sa nation. En aucune matière il ne cherche un repli protectionniste ni même l’isolationnisme de certains de ses prédécesseurs.

La rhétorique protectionniste n’est qu’un écran de fumée masquant le vrai jeu trumpien, qui consiste à démanteler au contraire les dernières barrières protectionnistes.

En effet, malgré le multilatéralisme qui prévaut en matière de relations internationales économiques et le règne supposé du libre-échange, les Chinois et les Européens ont réussi au cours des dernières décennies à protéger certains de leurs marchés des entreprises américaines. Fidèle à sa technique de négociation explicitée dans The Art of the Deal pour ses transactions immobilières, Trump a d’abord effrayé ses partenaires avec des tarifs douaniers stratosphériques et une menace d’entraver tout le commerce mondial. Apeurés, à l’instar de Juncker récemment, tous ses partenaires commerciaux, loin de se consulter en une riposte commune, tentent tous de signer un “deal” avec Trump, acceptant de baisser leurs propres entraves aux entreprises américaines en échange de la non-application de la menace habituelle.

Trump a avancé masqué pendant plus d’un an, plus libre échangiste/nationaliste, mercantiliste new-look, que protectionniste archaïque

Au terme de ces différentes transactions, nous ne retrouverons pas une contraction du commerce international et des tarifs érigés de part et d’autre, mais plutôt un abaissement général des barrières douanières et une explosion des exportations américaines. En théorie des jeux, nous pourrions montrer que Trump est quasiment vainqueur quel que soit le résultat de ces diverses transactions: soit le partenaire cède et le commerce entre les deux pays est solidifié à l’avantage des Américains, soit des tarifs sont érigés de part et d’autre mais Trump est parvenu à protéger certaines industries et classes d’ouvriers qui sont ses soutiens électoraux (automobile, agriculture, industrie énergétique). Que le dividende soit économique ou politique, The Art of the Deal ici n’est pas celui qu’on croyait initialement: Trump a avancé masqué pendant plus d’un an, plus libre échangiste nationaliste, mercantiliste new look, que protectionniste archaïque. Seuls deux grains pourraient s’immiscer dans les rouages de cette mécanique: une réduction de la croissance mondiale, qui réduirait l’intérêt de ces transactions bilatérales pour un temps, ou la résistance d’un partenaire, par exemple une riposte européenne coordonnée et agressive mais qui serait suicidaire par exemple pour l’économie française.

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